Histoire et mémoire

Nouveaux questionnements, nouvelles perspectives, nouvelles lectures : telles sont les tendances d’une partie de l’historiographie marocaine des dernières années. L’axe de recherche « Histoire et mémoire » voudrait contribuer à l’ancrage de ces tendances en créant des synergies. Cela passe par un dialogue entre différentes périodes de l’histoire du pays, une mise à l’épreuve des problématiques et des concepts sur la longue durée, l’exploration de sujets non-traités, l’utilisation de sources inédites et la combinaison de nouvelles approches. Autrement dit, le décloisonnement des périodes et des disciplines et la mise en commun des expériences pour une compréhension plus globale et plus connectée de l’histoire du Maroc. Plusieurs projets du CJB s’inscrivent déjà dans cette dynamique.

Plusieurs programmes s’inscrivent dans cet axe :

Programme "Histoire et usage des manuscrits et Manuscrits de l’Ouest saharien"

Responsables : Sabrina Mervin et Ismail Warscheid. Participants : Ismail Warscheid (chargé de recherche au CNRS, IRHT, Paris); Sabrina Mervin (directrice du Centre Jacques Berque, Rabat, CNRS); Houari Touati (directeur d’études, EHESS, Paris); Abdelwedoud Ould Abdallah Hachimi (professeur, université de Nouakchott); Rahal Boubrik (directeur du Centre d’études sahariennes, université de Rabat); Seyni Moumouni (Directeur de l'Institut de Recherches en Sciences Humaines, Université de Niamey;) Abdoulkadri Idrissa Maiga (Directeur Général de l'Institut des Hautes Études et des Recherches Islamiques Ahmed Baba de Tombouctou; Mohammad Aghali (enseignant chercheur à la retraite, LACITO-Université Paris 3 /LACNAD-Inalco Paris); Ahmed Skounti (INSAP, Rabat); Elise Voguet (chargée de recherche au CNRS, IRHT, Paris); Abdelwedoud Ould Cheikh (professeur émérite, université de Metz).

Dans la zone s’étendant de la vallée du Sénégal aux montagnes du Hoggar et de l’Aïr, de la Boucle du Niger jusqu’au Maroc, une symbiose s’est opérée entre modes de vie agropastoraux et culture islamique, dont témoigne une riche littérature manuscrite en langue arabe provenant de milieux sédentaires et nomades. Le projet a pour ambition de mettre en place un groupe de réflexion pour envisager comment ce fonds documentaire largement inexploré est susceptible de renouveler nos manières d’écrire l’histoire sociale et culturelle des peuples sahariens. Conçu d’abord sur trois ans, il rassemblera des chercheurs d’horizons disciplinaires divers – des historiens, des anthropologues, des philologues et des codicologues – venant des deux rives de la Méditerranée et du Sahara.

Programme "L’histoire du soulèvement du Rif (1958-59) : reconfiguration du champ politique et consolidation monarchique"

Ce projet a pour objectif de restituer l’histoire des évènements qu’a connus la région rifaine du Maroc entre 1958 et 1959. Ces évènements permettent d’explorer les luttes et tensions sociales et politiques qui ont caractérisé le processus de construction étatique au Maroc au lendemain de l’indépendance. L’approche adoptée est pluridisciplinaire et s’appuie sur des sources multiples et de diverses provenances dans le but de jeter un nouvel éclairage sur ces évènements et leur impact sur l’histoire du temps présent. Il s’agit de remettre ces évènements dans leur contexte historique, d’établir une chronologie précise des faits et des discours pour mieux les inscrire dans la longue durée. Cela facilitera par la suite la reconstitution des parcours complexes des acteurs qui ont participé aux faits, notamment les dépositaires des discours contestataires sous toutes leurs formes.

Programme "Luttes politiques et mémoire collective au Maroc (1961-1999) : parcours militants, récits de légitimation et élaboration de la mémoire"

Ce projet vise à étudier les processus de construction de la mémoire et les trajectoires des acteurs (la monarchie, ses institutions et les différents courants d’opposition) à travers quatre moments de l’histoire contemporaine du Maroc : les émeutes de 1965, les différents évènements de 1975 (la Marche verte, l’assassinat d’O. Benjelloun, etc.) et l’ouverture politique qui culmine en 1996-97. Ces moments, qui constituent des tournants de l’histoire du pays, nous permettront d’analyser le processus de construction de la mémoire à travers les multiples usages des discours, la mobilisation des souvenirs, l’instrumentalisation des référents culturels et historiques, l’adoption et l’adaptation de concepts universels, notamment ceux relatifs aux droits humains. Ils nous permettront également d’étudier comment la mémoire reflète et influence les parcours des différents acteurs. Pour ce faire, nous aurons recours à une approche pluridisciplinaire qui fait appel à l’enquête historique, l’analyse des discours et l’étude socio-anthropologique.

Programme "Sijilmâsa : ville, oasis, carrefour"

Sijilmâsa, à proximité immédiate des faubourgs de Rissani, est située dans l’oasis du Tafilalet, dans le sud-est du Maroc. La ville fut, du VIIIe au XVe siècle, un site majeur pour l’histoire du Maroc, du monde méditerranéen médiéval et du commerce transsaharien. Depuis 2011, le Centre Jacques Berque accompagne le programme « Sijilmâsa : ville, oasis, carrefour » codirigé par F.-X. Fauvelle, Directeur de recherche CNRS au laboratoire TRACES à Toulouse, et Elarbi Erbati, professeur d’archéologie islamique à l’INSAP à Rabat. Avec le soutien de la Commission des fouilles du ministère des Affaires étrangères, une campagne annuelle de trois à quatre semaines réunit chaque année des chercheurs de diverses disciplines : Romain Mensan (archéologie, membre associé à TRACES, Toulouse), Moustapha Souhassou (géologie, université d’Agadir à Taroudant), Laurent Bruxelles (géomorphologie, TRACES, Toulouse), Christian Darles (architecture, TRACES, Toulouse), Sandrine Baron (métallurgie, TRACES, Toulouse), Julien Loiseau (histoire, CFRJ, Jérusalem), Thomas Soubira (archéologie, TRACES, Toulouse), Clémentine Gutron (sociologue des sciences, ANR, Toulouse). En outre, le chantier fait office régulièrement de chantier école pour la promotion des élèves de l’INSAP en archéologie islamique. Un important volet patrimoine est mis en œuvre : à la demande des autorités marocaines, une carte proposant une délimitation et des mesures de classement a été réalisée par l’équipe :
https://www.academia.edu/

L’équipe franco-marocaine a désormais à son actif l’individualisation de plusieurs ensembles de murailles datées d’époques différentes et la fouille d’un vaste secteur bâti élitaire présentant une série d’occupations du VIIIe au XIIIe siècle. Un très important complexe hydraulique présentant plusieurs phases de reprises et des connexions avec d’autres secteurs du site constitue le cœur de l’étude réalisée par Thomas Soubira dans le cadre de sa thèse en cours. Enfin plusieurs approches, tant sur l’architecture que sur la métallurgie ancienne, permettent de mieux percevoir les relations de Sijilmâsa avec ses multiples paysages (l’oasis environnante, le réseau des ksour du Tafilalet, le district minier, etc.). Plusieurs publications ont déjà vu le jour, dont celle-ci hébergée par la série des Etudes et essais du Centre Jacques Berque :
https://www.academia.edu/

Un accent particulier de ce programme est mis sur le dialogue entre disciplines du passé et disciplines du contemporain. En l’occurrence, la conception du site non seulement comme une stratification d’états ruinés mais aussi comme un dépôt contribuant autant à occulter les vestiges qu’à favoriser leur réinvestissement au cours du temps, ouvre la porte à une réflexion proprement sociale sur les fonctions mémoriales du site dans la société. A Sijilmâsa, et tel est bien le moteur de ce programme, la fouille des vestiges médiévaux s’accompagne de recherches sur les souvenirs, avatars, destructions, mythes et récits postérieurs. La pluridisciplinarité s’y offre comme un moyen de reformuler les problématiques et de repenser les objets.