Journée d’études : Enjeux transnationaux des littératures maghrébines

Le Maroc dans ses archipels

Le plurilinguisme de la littérature marocaine contemporaine

Lundi 8 juin 6 2026
au Centre Jacques Berque à 9h00

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Argumentaire

Historiquement lié aux deux grands centres littéraires que sont le Mashriq et la France, le champ littéraire marocain s’est progressivement émancipé de cette double hégémonie pour conquérir une autonomie relative. Ce processus, amorcé dans les années 1980, s’est accentué depuis les années 2000 à la faveur des restructurations des champs littéraires et éditoriaux marocains et arabes. De nombreuses analyses s’accordent pour décrire une fragmentation ou une archipélisation des mondes littéraires arabes, dans un contexte d’affaiblissement de ses deux capitales historiques, Le Caire et Beyrouth, concurrencées par les nouveaux acteurs que sont les pays du Golfe (Mermier, 2005, Majdalani & Mermier, 2016). Ces derniers constituent désormais des pôles incontournables des vies littéraires marocaines et arabes en général, avec des foires du livre reconnues comme celles de Riyad ou Shariqah et des prix littéraires attendus, à l’image de l’International Prize for Arabic Fiction (IPAF), qui voient chaque année des auteur·ices marocain·es parvenir aux listes de sélection (McManus, 2016). Dans le même temps, le reflux de la francophonie au Maroc et les succès de l’arabisation ont vu les équilibres se modifier entre les deux sous-champs littéraires, francophone et arabophone. Aujourd’hui, près de 75 % de la production littéraire de fiction s’écrit en arabe (Fondation al-Saoud, 2024), tandis que la littérature marocaine d’expression française peine à trouver sa place entre un champ francophone localement affaibli et le champ littéraire français lui-même où de nombreux·ses auteur·rices se font publier directement. Si les deux sous-champs historiques de la littérature marocaine1 sont souvent décrits comme étanches l’un à l’autre, la réalité semble plus complexe : non seulement des points de contact existent, comme en témoignent les flux de traduction entre les deux langues, mais en outre les dynamiques transnationales de la littérature marocaine excèdent le périmètre régional. A cet égard, le Maroc se signale comme un carrefour de plusieurs espaces, différemment dotés en capital, de la littérature mondiale.

Cette journée d’étude entend s’interroger sur les nouveaux équilibres transnationaux à l’oeuvre depuis la fin des années 2000 et ses conséquences sur le champ littéraire marocain contemporain. Si l’on s’appuie sur les données chiffrées de la fondation al-Saoud, la décennie 2000 voit en effet la confirmation de dynamiques en germe depuis le mitan des années 1980 : tandis que le nombre de publications francophones reflue durablement, le nombre de publications en langue arabe passe d’une moyenne de 700 titres pour la décennie 1985-1995 à 1300 pour le début des années 2010. Le marché du livre arabe a en outre connu de bouleversements et restructurations liés aux soubresauts politiques qui ont affecté la vitalité des centres historiques que sont Beyrouth, Le Caire et Damas, tandis que les prix littéraires organisés dans plusieurs pays du Golfe se sont affirmés à partir de la deuxième moitié des années 2000. Enfin, dans le même temps, le périmètre de la littérature marocaine a récemment connu un processus de diasporisation, sous l’influence d’instances politiques et culturelles s’attachant à “rapatrier” les oeuvres écrites par les Marocains de la diaspora européenne et étatsuniennes2. Si la place du Maroc sur la carte transnationale a longtemps été décrite en termes de périphérie ou de pourtour pour reprendre la terminologie de Mohammed Bennis, qu’en est-il aujourd’hui ?
Le dynamisme de la jeune fiction marocaine d’expression arabe va-t-il de pair avec une autonomisation des champs littéraires et éditoriaux par rapport à ses centres historiques ? Quel est l’état actuel des relations entre les deux sous-champs de la littérature marocaine ? On se
concentrera en particulier sur des figures ou des lieux qui constituent autant de médiations entre les différents mondes composant une scène littéraire multisituée et multipolarisée. Le rôle de la traduction et de ses intermédiaires dans la configuration des liens entre les différentes scènes de la littérature marocaine contemporaine sera en particulier interrogé.

1 La littérature marocaine s’écrit également en d’autres langues, tamazight, espagnol, et plus récemment anglais, sans
toutefois parvenir à constituer de véritables sous-champs.

Organisateurs : Zoé Carle (Paris 8 – IUF) et Chakib Ararou (INALCO)

Références :
FONDATION DU ROI ABDUL-AZIZ AL-SAOUD, État de l’édition et du livre au Maroc dans les domaines de la littérature et des sciences humaines 2023/2024, Casablanca. En ligne : http://www.fondation.org.ma/web/article/694

MCMANUS Anne-Marie E. “Scale in the Balance: Reading With the IPAF (“The Arabic Booker”) International Journal of Middle East Studies, 48:2 (May) pp. 217-241. 2016.

MAJDALANI Charif, MERMIER Franck (dir) Regards sur l’édition dans le monde arabe. Paris, Karthala, 2016

MERMIER Franck, Le livre et la ville. Beyrouth et l’édition arabe. Arles, Actes Sud / Sindbad, 2005

ZEKRI Khalid, Fictions du réel : modernité romanesque et écriture du réel au Maroc 1990- 2006. Paris, L’Harmattan, 2006..